profilok-copie-1Félicitations à tous les participants à la clôture du jour.
___Parfois, dans le cadre de leur métier, les croque-morts atteignent les limites de ce qu'ils peuvent supporter humainement.
___Voici leur histoire.
___C'était comme si c'était hier. On avait un boulot simple à faire.
___Laissez moi tout d'abord vous parler de Laurent. C'était un gars bien. Il l'est certainement toujours, d'ailleurs, je n'ai plus trop de nouvelles. Il bossait dans les pompes à temps partiel, en attendant que son affaire de dressage de chiens marche assez pour lui permettre de gagner sa vie. Et je n'ai jamais vu un gars avec un tel sang-froid. Lors de sa première réquisition, nous étions tombés sur un corps pourri, grouillant de vers et de vermine, en plein été. Du quatrième étage, on sentait l'odeur depuis l'extérieur, sur le gazon. J'étais constamment obligé d'aller à la fenêtre ou de sniffer du baume du dragon, un truc chinois très, très fort. Et Laurent, qui n'en avait jamais vu des comme ça avant, se montrait bien plus calme et pro que moi. Il ne bronchait pas au moment d'empoigner le corps pour le mettre dans la housse, il réfléchissait sans problème au milieu de la puanteur  irrespirable, trouva d'ailleurs la solution la plus ergonomique, et poussa même la conscience professionnelle jusqu'à attendre d'avoir rangé le corps dans la case réfrigérée à la morgue avant d'aller, calmement, aux toilettes pour vomir.
___J'avais pas gerbé, mais j'étais quand même bluffé. Ce gars avait du cran.
___Il le montrait tous les jours, mine de rien, en menant de front son job et sa société, et en élevant sa fille, un petit bout de chou de cinq ans, dont il avait obtenu la garde après son divorce.
___Ecce homo.
___Donc, le boulot était simple : mettre T... dans son cercueil, et l'emmener au crématorium. Ses parents et sa soeur seraient certainement la.
___T... avait quatre ans. Entré dans une clinique pour un bras cassé, alors que lui et ses parents et sa grande soeur étaient en vacances, il avait attrapé une maladie nosocomiale, qui avait eu raison de ses jeunes défenses immunitaires en quelques jours. Il était mort à l'hôpital, entouré de ses parents et de sa soeur qui voulaient juste passer de bonnes vacances en Bretagne, tous les quatre.
___J'étais le maître de cérémonies attitré pour ce genre de sale besogne, le seul de la boîte à ne pas avoir d'enfants, et le seul de l'équipe à avoir réussi à enlever froidement un bébé mort des bras de sa mère hurlante pour le placer dans son cercueil, parce qu'il était l'heure. J'en suis pas fier.
___Quand j'avais briefé Laurent sur le job, j'avais remarqué qu'il s'était renfermé. Sur la route, il était tendu et peu loquace, et je pensai "Tiens, t'as un point faible, finalement ?". Ça ne l'en rendait que plus sympathique.
___On est arrivés en avance à la morgue de l'hôpital. Comme d'habitude, la tournée avait commencé par l'équipe de la partie technique, les agents d'amphi, des vétérans qui nous avaient gentiment vannés, mais pas trop : l'ambiance était lourde, ils ne nous enviaient pas pour le sale moment qu'on allait passer. Ils avaient vérifié la paperasse, on avait bu le café, puis d'un coup, ce fut l'heure.
___On est rentrés dans la petite salle. Sur un lit réfrigéré, le petit reposait, pâle, un ours en peluche, sans doute son doudou, dans les bras. Ses parents étaient la, calmes tous les deux. La petite soeur, entre eux, ne comprenait pas trop bien ce qui se passait.
___"Ils sont shootés aux cachetons, 'tain, le toubib les a chargés", subodorais-je. Je cherchai leur regard. La mère fixait son fils, mais je trouvai celui du père. D'accord, donc c'était lui qui allait agir, et c'est la mère qu'il faudrait surveiller, classique. J'expliquai aux parents le déroulement des opérations, et les deux acquiescèrent, lui en me regardant franchement, et elle sans dévier son regard du petit corps.
___Puis je compris la raison de leur calme surnaturel.
___La mère prit la main de l'enfant, et le père, se penchant vers lui, lui expliqua.
___"Tu vois, le monsieur va te mettre dans ton petit château de bois. Puis il va fermer le couvercle. Il va faire noir, mais ne t'inquiète pas, on sera à côté tout le temps, et puis après, les anges vont venir te chercher pour t'emmener dans un endroit merveilleux."
___Ils étaient dans le déni total. Leur discours, mélange de vie et de mort, s'adressait à un petit garçon vivant, ce n'était pas celui de parents en deuil. Je me dis que, quand ils tomberaient, ce serait de haut, ce serait brutal, et j'adressai une petite prière à un Dieu hypothétique pour qu'ils soient soutenus à ce moment-la.
___Un drôle de bruit me parvint. Laurent, devenu tout pâle lorsqu'il avait vu le corps du petit, luttait manifestement pour garder son contrôle. Il avait vu les mêmes choses que moi, en avait tiré les mêmes conclusions, et à présent, il était à leur place. Il souffrait pour eux, il se croyait eux.
___Il fallait arrêter ça, avant qu'il ne craque et que cette petite pièce se transforme en grand cirque. Je fis alors la seule chose qui me vint à l'esprit.
___"Tu sors. Tout de suite." Murmuré, mais il avait clairement entendu.
___Puis j'ai croisé son regard. Je ne savais pas ce que j'allai y trouver : colère, surprise, indignation, mais, au final, quelle que soit l'hypothèse que j'aurai retenue, je me serai trompé : jamais je n'avais vu quelqu'un me regarder avec autant de gratitude. Puis il sortit, sans un regard au corps ni à la douleur des parents, comme seuls les croque-morts savent le faire.

___La mère, puis le père, vinrent déposer un baiser sur la joue de leur fils. Puis la mère se tourna vers sa fille, et fit d'une voit douce :

___"Vas dire au revoir à ton petit frère".

___Et la petite s'exécuta. Elle se recula ensuite d'un pas, et leva vers moi un regard plen de questions.

___La partition avancait, c'était mon solo.

___Je pris le petit corps, et le placai dans le petit cercueil ouvert. Puis je me reculai pour leur laisser un instant. C'est le père qui prit le doudou et l'installa dans les bras du petit. Le silence se fit. Il ne fut troublé que par le bruit de la porte, ouverte un instant pour laisser place à Laurent. Il sentait la cigarette. Il avait retrouvé son calme. Je me relachai un peu : c'était bien d'avoir un collégue en appui.

___Et, tempus edax, enfui trop vite, le temps fut venu de fermer. Sur un signe convenu, Laurent prit le couvercle et le posa, placant la vis de tête, tandis que je m'occupai de celle des pieds. Enfin, je commencai à visser, tandis que mon collége placait les vis tout autour du cercueil, et passait après moi lorsque j'avais fini pour mettre les cache-vis. Enfin, ça, c'était la théorie. En pratique, le père du petit me prit doucement le tourne vis des mains. "Vous permettez ?". Oui, je permettais. J'avais le choix ? Et il ferma chaque vis, sous le regard de sa femme, qui tenait sa fille contre elle.

___Puis nous chargeâmes le petit cercueil dans le corbillard, sous le regard de son père, sa mère, sa soeur, et quelque chose me disait qu'ils commencaient à comprendre. Pourvu qu'ils me laissent assez de temps pour m'éloigner d'eux de quelques milliers de kilométres.

___Puis nous arrivâmes au crématorium. Le cercueil fut déchargé, installé, la cérémonie se déroula, le cercueil partit de nouveau, vers la salle de crémation, cette fois ci, et enfin, T... plongea dans l'enfer qui devrait le réduire en cendres, et nous pûmes partir. On est revenu au dépôt; on a rangé le corbillard. Laurent s'est proposé pour le nettoyer.

___Je suis allé dans la contre-allée, pour me griller une Winston au grand air.
___Je l'ai finie, écrasée, me suis essuyé les yeux du revers de la manche, puis je suis retourné lui donner un coup de main.

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