"La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme.

Tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement."

article 11 de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen

« L'égalité, la seule égalité en ce monde, l'égalité devant l'asticot. »

Jean Henri Fabre

 

 

F Fumée Noire 2profilok-copie-1élicitations à tous les participants à la clôture du jour.

Selon que vous serez puissant ou misérable, l’égalité devant la faucheuse sera remise en cause. C’est la réalité, la triste réalité, des faits. Triste ? Triste.

J’ai eu l’occasion de narrer brièvement ici même l’histoire d’un petit jeune qui avait eu un accident de la route, et que deux thanatopracteurs avaient passé la journée à rendre présentable. Ils s’en étaient sortis pour une facture à quatre chiffres. Forcément, il faut en avoir les moyens.

Et là se pose donc la question de l’égalité. Des parents dont le répondant financier n’aurait pas été à la hauteur de la tâche, soit n’auraient pas pu voir leur fils, soit auraient gardé pour dernière image celle de son corps méconnaissable, portant les stigmates de l’accident.

L’on pourra donc en conclure que la ‘’qualité’’ du deuil est directement proportionnée à la talle du portefeuille de l’endeuillé.

Que faire, alors, pour remédier à cela ? Est-ce possible ?

Dans le premier cas de figure, celui dans lequel nous nous trouvons actuellement, chacun fait en fonction de ses moyens. Tous dépend donc du volume d’argent qu’on a sur son compte en banque, et le cas échéant, de la qualité de son interlocuteur funéraire. Certains, votre serviteur le premier, font ce qu’ils peuvent pour améliorer au maximum la situation, n’hésitant pas à aller jusqu’à sacrifier leur bénéfice, moitié par humanité, moitié par opportunisme. Par humanité parce que, jour après jour, l’on se rend compte qu’aucun deuil ne laisse indifférent, et qu’il est totalement impossible pour un assistant funéraire de se dégager complètement de ses sentiments, si l’on en avait depuis le début. Par opportunisme, puisque je préfère que l’on parle de moi comme d’un professionnel à l’écoute et gentil, plutôt que comme d’un bon commerçant. Cette réputation attirera plus de clients à l’avenir.

Cynique ? D’une certaine manière, oui. Si ça ne tenait qu’à moi, j’aiderai tout le monde. Hop ! le soin de conservation, c’est cadeau, ça me fait plaisir. Vous n’avez pas les moyens de vous payer un avis de presse ? Allez, c’est pour moi, j’y tiens. Le maître de cérémonies, c’est cher ? Je le ferai bénévolement.

Beau et généreux, certes, mais je n’en reste pas moins salarié d’une entreprise qui a des charges à payer, et nos créanciers ne font pas de cadeaux. Alors faire mon travail de la façon la plus qualitative et la plus humaine possible, d’accord, mais faire aussi en sorte de le garder, ce travail. Et « Une société d’excellente réputation en dépôt de bilan » n’a pas tendance à garder ses salariés.

Pardon pour cet aparté.

La seconde et la troisième solution, quelque part, se rejoignent dans un esprit totalitaire qui a tendance à me déranger quelque peu. Elles consisteraient respectivement à mutualiser les ressources, ou bien à interdire ces pratiques.

Imaginons un législateur qui, partant du principe que tout le monde n’a pas les moyens de se les offrir, interdirait les reconstructions faciales, par exemple, en cas d’accident ou de toute mort brutale (suicide par arme à feu, par exemple). Ce serait juste pour ceux qui n’en ont pas les moyens, mais est-ce que ce serait une consolation ?

« S je ne peu pas voir le corps de mon cher disparu, alors les autres non plus. » serait une forme de l’Option Massada.

L’Option Massada est une rumeur, une forme de légende urbaine, qui a pris naissance quelque part entre la guerre des Six Jours et la dotation par Israël de ‘arme nucléaire. On a prétendu qu’un général aurait proposé, si les pays Arabes semblaient devoir vaincre et envahir Israël, de tirer leur arsenal nucléaire sur leur propre pays. Brûler la Terre Promise plutôt que de s’en laisser spolier. Rumeur idiote, bien entendu. Arthur C Clarke y faisait référence dans un de ses romans de science-fiction, et l’ont soupçonné d’avoir créé lui-même cette histoire, par inadvertance.

Mais cette option Massada appliquée au deuil des familles aurait un côté totalitaire et dégagerait une philosophie, paradoxalement, stigmatisante, pour employer un mot à la mode, et punitive. Cela n’équivaudrai-t-il pas à refuser au défunt des gens aisé un peu de mieux, tout simplement parce que précisément ils ont les moyens de s’offrir ce mieux ? En d’autres termes : punir la réusssite parce qu’elle n’est pas universelle ?

Imaginons à présent le même législateur qui, partant du principe de la sécurité sociale, attribuerait aux obsèques une sorte de forfait universel, en réglementant les tarifs du croque-morts. « Chacun aura 2000 euros pour se faire enterrer, le choix entre deux cercueils, un pour l’inhumation, l’autre pour la crémation, et basta ! »

Oui, ce serait amusant qu’au moins une fois, dans l’arsenal des lois que notre démocratie déploie, un article puisse se terminer par « et basta ». A ceci s’ajouterait une ‘’prime’’ couvrant, ou non, les ‘’incidents’’, tels qu’un défunt défiguré par une mort brutale.

Ce principe, qui n’est pas idiot, soulèverait pourtant plus de problèmes qu’il n’en poserait. Il présupposerait, déjà, pour le consommateur, puisqu’il s’agit bien, dans tous les cas, d’un consommateur dans un modèle économique, un frein brutal dans sa liberté de choix, une limite de la personnalisation, et surtout finalement, la perte d’une possibilité, par ailleurs largement sous-utilisée (parce qu’étouffée par beaucoup de sociétés de pompes, soyons francs), la possibilité de faire jouer la concurrence.

On aurait, finalement, le choix entre inhumation ou crémation, civil ou religieux, en somme, un retour aux pompes funèbres de papa, trente ans en arrière. Non seulement cela, mais à partir du moment ou l’on mettrait le doigt dans cet engrenage, comme nous avons vu des exemples en d’autres domaines, on pourrait dériver vers une série de mesures dirigiste, systématisant par exemple la crémation ou au contraire l’interdisant, pur tout un tas de raisons religieuses, philosophiques, ou économiques.

A ce propos, mais j’y reviendrai dans des articles ultérieurs, les avantages de la crémation par rapport à l’inhumation, idées reçues : non, une crémation n’est pas systématiquement moins chère qu’une inhumation. Non, elle n’est pas moins horrible, dans l’absolu, puisque cela semble préoccuper certains : certes, les vers vous picorent, et ça peut être vomitif lorsqu’on y pense, mais si je vous racontai une crémation, vous feriez moins les malins.

D’autant plus que, dans le cas de figure d’un forfait obsèques unique, des milliers de cerveaux se mettraient à plancher sur les contournements et passe-droits possibles. Ou l’on se retrouverait avec des mutuelles obsèques pouvant proposer un cercueil plus haut de gamme, par exemple, à ceux qui auraient les moyens de payer leurs cotisations. Les riches, donc.

Ce qui reviendrait a créer u système légèrement plus cynique : de familles désemparées cherchant juste à faire leur deuil sans arrières pensées, l’on se retrouverait avec un système bien hiérarchisé de classes sociales jusque dans l’anticipation du trépas. Ce qu’on pardonne à des gens en deuil, serait il aussi tolérable pour des gens bien vivants assurant leur confort ?

Alors, l’égalité devant la mort ? Dans l’absolu, oui, si l’on considère que nous sommes tous mortels. Egaux devant le deuil ? Non, certes. Mais est-ce que ce système pourrait être corrigé sans changer la société, voire même les fondements de la civilisation, dans son ensemble ? Et nous posons nous les bonnes questions, en rejetant systématiquement la faute des injustices sur ceux qui ont réussi, plutôt que de se demander pourquoi d’autres échouent ?

Ou est-ce que l’injustice ne serait pas une simple forme de perception de la nature humaine, inhérente à elle ?

 

 

 


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