"La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme.

Tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement."

article 11 de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen

 

F Fumée Noire 2

xmsdth

élicitations à tous les participants à la clôture du jour.

J’en gardai un vif souvenir. C’était un homme qui, de prime abord, ne payait pas de mine, avec son éternel jean bleu et son pull en laine. Pulls et jeans changeaient régulièrement, mais pas le style. L’été, le haut devenait une chemise à carreaux, manches retroussées.

Il parlait peu, mais bien. Jamais, ceci dit, en jouant : autant il était concentré, autant il respectait la concentration de l’autre. Lorsqu’il gagnait, il prenait le temps d’expliquer pour toi, et lorsque le vaincu était par trop déçu, il trouvait les mots de consolation. « Je t’envie, tu as appris plus que moi aujourd’hui », et ce qui aurait semblé du mépris pour certains était dit de façon tellement sincère qu’on y croyait.

Ce n’était d’ailleurs pas un mensonge : on avait véritablement pris une leçon, et on ne recommençait jamais deux fois les mêmes erreurs, quand on jouait contre lui. On en commettait d’autre, il y a tellement d’embûches, dans une partie d’échecs.

Quand il perdait, il hochait la tête d’un air pensif, avant que son visage ne se fende d’un grand sourire, et il remerciait son adversaire. Il appliquait à lui-même le précepte que la défaite, lorsqu’on s’était véritablement battu pour la victoire, était plus riche d’enseignements.

Il perdait rarement. Parfois, il perdait exprès, lorsqu’il sentait un de ses jeunes se décourager, face à la difficulté d’apprendre. Il faisait alors comme si il avait commis une erreur qu’il n’avait pas vue, et laissait son adversaire l’exploiter. L’autre, tout fier de l’avoir vaincu, était requinqué pour l’année. Il me l’avait fait une fois, à mes tous débuts, puis plus jamais, il savait que j’étais piqué au truc et que je ne lâcherai pas l’affaire.

Lorsqu’il parlait, donc, il parlait d’Echecs. Même quand il parlait d’autre chose, il parlait toujours du Jeu. Pas de triche, pas d’injustice, pas de hasard, le jeu d’Echecs, c’était un cerveau contre un autre, à égalité, et du travail, du travail, du travail. La victoire était la récompense du travail, de l’entraînement, de la motivation, et chaque partie remportée devait être une fierté, puisqu’elle ne dépendait que du joueur, et pas d’un facteur extérieur. Par-dessus tous, il méprisait le football dont certains, au club, étaient friands. Les gens sur la pelouse l’insupportaient, des tricheurs, des simulateurs, et plus que tout, l’idée qu’on puisse gagner sur un malentendu, une erreur d’arbitrage, l’horrifiait, encore plus que « ces mercenaires qui jouaient pour l’argent ».

Il avait, paraît il, la plus grande et la plus belle bibliothèque de tout Brest sur le sujet, et il lisait ‘’Europe Echecs’’ comme il l’eût fait de son journal.

En tant que joueur d’échecs, je n’avais pas de grands objectifs, devenir pro ou champion de mon quartier, peu importe, mais j’aurai bien voulu être lui.

Oui, j’en parle au passé, non, il n’est pas mort.

Je l’ai recroisé récemment, tout à fait par hasard, ces derniers jours. Il a fallu que je me resitue, il en avait vu passer, des petits jeunes, dans le club. Beaucoup avaient continué à jouer pour le plaisir, et au moins un avait gagné des championnats importants au niveau international, et pas qu’un peu grâce à son enseignement.

« Tu joues toujours ? » m’a-t-il demandé.

Je lui ai expliqué, un peu confus que plus tellement, en cherchant des excuses diverses, essayant de dissimuler ma flemme.

« Et toi ? » lui ais-je retourné, avant de me rendre compte que ma question était stupide. Je croyais que ma question était stupide. Mais sa réponse m’a surpris.

« Non, plus le temps, je joue au poker, maintenant. » Et il me raconta sa vie de joueur de poker à mi-temps, il me parla de bouges enfumés, de casinos à Las Vegas, de bonnes mains, de mauvaises mains, il me raconta qu’il avait joué contre Patrick Bruel, qu’il avait perdu parce qu’il avait de mauvaises cartes, mais qu’il s’était refait la semaine suivante à Vegas. Il ne parla que de chance et d’argent, et je me senti envahi par un profond désespoir : cet esprit brillant, cet érudit, ce passionné, avait été totalement phagocyté, il avait balayé son savoir d’un revers de main, oublié sa passion, il avait voulu essayer un jeu à la mode qui l’avait englouti. Il s’était laissé corrompre. Maintenant, seul comptait la victoire et combien elle lui rapporterai.

Plus tard, rentré chez moi, j’ai joué contre mon ordinateur. De rage, je lui ai mis trois peignées d’affilée, avant de lui lacer au visage, pardon, à l’écran, « T’es même pas capable d’apprendre, ducon »

Sic transit gloria mundi.

 

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