"La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme.

Tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement."

article 11 de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen

 

F Fumée Noire 2ankou

élicitations à tous les participants à la clôture du jour.

La violence routière est un vrai problème, je le réalise de plus en plus chaque jour. Tenez, un exemple me vient en tête : l’autre jour, jadis serait d’ailleurs de meilleur aloi, je travaillai dans une petite agence de pompes funèbres en Lorraine.

Cette agence était sise dans un petit complexe commercial, juste à côté d’un hôpital d’enfants. J’en ai conduit, des petits corps sans vie, à leur ultime demeure, j’en vois encore, des visages de parents hagards, lorsque j’y songe, j’y ai même arraché le cadavre d’un bébé des bras de sa mère hurlante, mais ceci est une autre histoire.

Globalement, je paraissais heureux. Le pharmacien d’à côté me fournissait en cachets lorsque besoin était, le marchand de tabac au bout de la rue était devenu un copain, et nous devisions joyeusement des derniers potins du quartier, bref, tout roulait. En apparence du moins : à des centaines de kilomètres de la Bretagne, j’y étais malheureux comme les pierres.

Les boutiques étaient alignées, se jouxtant toutes, et, devant elles, se trouvaient des places de stationnement, en nombre insuffisant pour pallier au grand nombre de véhicules qui chaque jour s’y arrêtaient. Le petit trottoir, en face, qui servait à séparer le parc de stationnement de la route se trouvait donc régulièrement envahi de voitures qui le chevauchaient à l’heure de midi, lorsque les nombreux travailleurs du secteur venaient déjeuner au restaurant qui se trouvait la. Fréquemment, à cette heure fébrile de la pause déjeuner, deux voitures venant de directions opposées, le sens de circulation étant mal indiqué, se croisaient sans encombre. Prenez des notes, c’est important, ce que je viens de dire.

Un jour, je revenais de convoi, et, pour je ne sais plus quelle raison, j’avais avec moi un des corbillards de la société. Toujours est-il que, appelé en urgence à l’agence par la permanence, tiens, ça rime, puisqu’une famille endeuillée m’attendait à la porte, je me trouvai fort marri de ne point trouver de place libre. Parant au plus pressé, je garai le corbillard à cheval sur le trottoir, m’assurai ne pas entraver la circulation, puis me précipitai à la rencontre de la famille, dont le fils, âgé de six mois, venait de décéder. Il y a des détails, comme ça, qui marquent.

Nous étions dans le salon de réception, j’essayai de comprendre les volontés des parents, complètements perdus, qui ne le serait pas, tandis que dehors, un klaxon résonnait. Cela se poursuivit durant de nombreuses minutes, lorsque soudain, incongru et un peu embarrassée devant la famille effondrée, surgit la pharmacienne. « Votre corbillard, on dirait qu’il gêne ».

Moi, interloqué, je rétorquai avec cette aisance à l’oral qui me caractérise « Ah bon ? » et vous admirerez au passage la concision de mon propos qui manque cruellement à mes articles, que vous lisez pourtant, maso, maso, ouh le vilain maso, puis sortit, afin de constater que mon corbillard ne gênait pas, non sans m’être répandu en excuses auprès des jeunes parents du petit défunt.

Dehors, le spectacle était indescriptible.

Mon corbillard était garé sagement à moitié sur le trottoir. Les voitures, elles aussi, étaient garées sur leurs emplacements respectifs. A trois mètres quarante de la, on a mesuré, plus tard. Mais peu importe. Au milieu de la voie de circulation, derrière mon corbillard, donc, se trouvait une grosse berline Allemande. Une BMW, série 5, dernier modèle, sièges cuirs. Et sur le siège conducteur, sans doute à mémoire électrique, une rombière répandait sa graisse. Son visage tremblotait d’indignation, son goitre formant des vagues qui craquelaient l’épaisse couche de fond de teint coagulé censé lui donner bonne mine, choquée autant par le corbillard qui dépassait d’un mètre à peine sur son large passage, que par les regards courroucés que les badauds, commerçants et clients, attirés dehors par le bruit inhabituel, osaient lui lancer. Le regard rivé droit devant elle, ignorant la plèbe, elle klaxonnait, attendant qu’un manant vienne faire sa volonté.

En l’occurrence, le manant, c’était moi.

Me voyant sortir de la boutique sur laquelle, en gros, nous avions pris le soin d’écrire ‘’Pompes Funèbres’’, boutique dans laquelle, par simple déduction, elle aurait pu trouver le propriétaire du corbillard qui la gênait ainsi, mais sortir de sa voiture, alors qu’il faisait froid dehors semblait lui être inconcevable, elle fit ce geste, vous savez, ce petit geste du poignet, main tendue, qui marque ostensiblement le mépris qu’on a d’un objet qui souille notre vue.

Vous avez déjà vu rouge ? Je veux dire, vraiment rouge. Quand vos muscles se tétanisent, que vous sentez les veines battre à votre tempe, et que votre vision se pare de ce voile écarlate causé par l’afflux soudain de sang dans vos globes oculaires ? Cet état de rage primaire, et pourtant état second, dans lequel vous tueriez sans même y penser ?

Moi oui. Une fois.

« Oh, requiem, racontes-nous » s’exclameront en cœur les non-comprenants qui se glissent parfois dans le lectorat de qualité qui suit mon blog. C’est précisément ce que je suis en train de faire.

Sans savoir trop comment, je me retrouvai à côté de sa vitre solidement fermée. Je devais faire peur, puisque je la vis vérifier que ses portes étaient verrouillées. Le poing fermé, je martelais le toit de sa voiture, hurlant « Qu’est-ce qu’il y a, salope ? Qu’est ce qu’il y a ? T’aimes pas les corbillards ? T’as pas le chois, tu seras bientôt dedans, quand on te retrouvera crevées dans une falque de cholestérol ! Qu’est ce qu’il y a, tu as demandé à ton mari de t’acheter une grosse voiture et tu sais même pas conduire ? Qu’est ce qu’il y a ? Tu veux appeler les flics ? Chiche, appelle les flics ! Usage abusif du klaxon sans situation de danger, tapage, et à cinquante mètres d’un hôpital plein d’enfants malades ? » le tout entrecoupé d’insultes que j’ignorai connaître. J’avoue, ce jour la, elle a payé pour tout le monde, c’était sa faute si les enfants mouraient et que je devais les enterrer, c’était sa faute si j’étais loin de chez moi, c’était sa faute si Mitterrand avait été élu président (même si elle avait une gueule à voter Giscard), tout était sa faute.

Passé le premier instant de surprise, elle réussit à enclencher la marche avant sur sa boîte automatique, parce que débrayer et passer des vitesses était sans doute une fatigue inutile pour elle, et, accélérant brusquement, fila par ce passage qu’elle m’accusait d’avoir rendu impraticable.

Je restai un instant, un court instant dehors, à respirer, à me calmer, et, lorsque je rentrai dans l’agence, je me senti bien, comme je ne l’avais pas été depuis longtemps. Dans les jours qui suivirent, j’eus de sérieux problèmes pour me servir de ma main, mais le pharmacien me fit un prix sur une crème anti inflammatoire. D’une manière générale, le spectacle du croque-morts qui engueulait méchamment la grosse bonne femme, connue dans le quartier pour être une riche emmerdeuse, avait été apprécié.

Je n’ai jamais eu de nouvelles : manifestement, elle n’a pas souhaité porter plainte. Il y en a pourtant un qui a dû apprécier l’histoire, c’est son carrossier.

Alors, oui, la violence routière est un vrai problème, mais putain ce que ça fait du bien.

 

 

L'Ankou mascotte dans l'en tête de l'article est une courtoisie de Rex Buthor.

Les graphismes, illustrations et la déco du blog sont l'oeuvre de Manu Rayot.

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