F Fumée Noire 2profilok-copie-1élicitations à tous les participants à la clôture du jour.
 
Or donc, on reproche un certain nombre de choses à nos amis musulmans : ils sont pétris de contradictions, par exemple, ils s'habillent en robe et ne supportent pas les homosexuels, ils braillent dans la rue à six heures du matin mais appellent les flics pour tapage lorsque vous avez le malheur de pousser votre home cinéma un peu fort à minuit, ils écrivent dans la mauvais sens et très mal, sont susceptibles et manquent d'humour.
 
Surtout lorsqu’on les confonds avec les curés de l’Opus Dei.
 
Fort heureusement, tous ne sont pas comme ça. Parfois, même, ils sont drôles. C’est un début. Je suis sûr qu’avec un peu de patience, ils arriveront, un jour, à être drôle exprès.
 
C’est ce que rappellent ces deux histoires, au cœur de notre programme de rediffusions, en attendant la rentrée, qui devrait arriver plus vite que Godot.
 
L'Arabie, ça où, dites ? - C'est par la, mec.
 
Or donc, le petit jeune était décédé, des suites d'une longue et douloureuse maladie. Comme il était Marocain, sa famille avait décidé de l'envoyer reposer au pays, dans la terre de ses ancêtres. Nous avions pris le corps en charge, la mise en bière était faite, tout le monde était passé à la mosquée, pour la prière des morts, mais, pour des raisons techniques, le cercueil ne pourrait embarquer que le lendemain dans l'avion.
 
Nous avions alors pris la décision de mettre à la disposition de la famille une chambre funéraire, à titre gracieux.
 
De retour de la mosquée, donc, nous acheminâmes le cercueil vers son lieu de villégiature, avant le grand voyage, sous le contrôle des deux imams.
 
Ah, oui, j'avais oublié de vous raconter ce détail, pardon. L'oncle du défunt était un imam Marocain, qui s'en était venu au pays, pressentant la fin prochaine du neveu. Pour des raisons que je n'ai jamais vraiment élucidées, il ne pouvait exercer son ministère en France, et la famille avait donc convié l'imam du cru à s'occuper du cérémonial, le tonton faisant office de « conseiller spirituel ».
 
Arrivés à la maison funéraire, nous déchargeâmes le cercueil, et je l'acheminai, sur un petit chariot, dans le salon.
 
La, il se trouvait toute la famille, et les deux hommes de foi.
 
Le Marocain était vêtu traditionnellement, djellaba immaculée, longue barbe taillée droit qui lui tombait jusque sur la poitrine, Coran en main, dont il n'avait d'ailleurs nul besoin, puisqu'il le connaissait par coeur. L'imam Français, quoique Marocain lui aussi, portait un pantalon de toile beige, une chemise grise, et une barbe de trois jours façon Vincent Cassel.
 
Et les deux se chamaillaient à qui mieux-mieux.
 
Le but était d'orienter précisément le cercueil pour que le défunt regarde en direction de la Mecque. D'après ce que j'estimai, les deux hommes avaient un désaccord de trente degrés. Le jeu se jouait ainsi : chacun d'eux assénait un argument précis, avant de se tourner vers moi et de dire « Tournes le un peu vers la, encore encore, encore, stop ! Parfait ! » Suite à quoi l'autre intervenait « Mais non. Ce matin, à l'heure de la prière, la constellation était dans cette direction depuis la mosquée, la mosquée se trouve par la bas, donc la Mecque, c'est par la ! Donc, tourne le cercueil par la, encore, encore, stop ! Parfait ». Et ainsi de suite.
 
Au bout d'un moment, passionnés par le sujet, les deux homme passèrent à l'Arabe. Plus aucun d'eux ne me donnait de consignes, et je m'étais mis respectueusement en recul. Un ami de la famille se trouvait non loin de moi. Il me dit avec un petit sourire navré « Excusez nous, hein ». Personne d'autre ne bougeait : ils n'auraient osé interrompre dans un débat aussi primordial deux docteurs du Coran. « Il n'y en a plus pour très longtemps, rassurez vous » poursuivit l'homme. « Ah bon ? Demandais-je. Comment le savez vous ? » Il sourit encore « Je viens d'envoyer mon fils aîné au supermarché, acheter une boussole. » J'osai poser la question qui me taraudait « D'accord. Pourquoi ils n'attendent pas, tout simplement ? Je pensai qu'ils en réclameraient une ». L'homme soupira « Oui, nous aussi. Mais comme ils ne semblaient pas y penser... Le plus dur, ça ne va pas être de trouver une boussole. Non, le plus dur, ça va être de le leur suggérer en faisant en sorte qu'ils croient que l'idée vient d'eux. Sinon, ils vont se vexer. »
 
Le sage.
 
L'homme, un musulman, était mort depuis deux semaines, lorsqu'on l'avait trouvé. Célibataire, fêtard, ses parents et sa famille maugréaient devant son comportement de mécréant, et avaient l'habitude de rester un certain laps de temps sans nouvelles.
 
Deux semaines, en été, c'est long. Le temps chaud et humide, les insectes qui avaient proliféré, c'était un corps dans un état absolument épouvantable que nous avions récupéré : noir, gonflé, grouillant de vers. Rangé dans une housse épaisse, nous l'avions placé en case réfrigérée, en attendant de procéder à la mise en bière.
 
La famille était venue s'occuper des obsèques. Il était convenu que l'homme serait inhumé dans un carré musulman de la ville, et tout se passait bien, jusqu'au moment ou la famille demanda à ce que ce soit leur imam qui s'occupe de la toilette rituelle. Le croque-mort essaya alors de leur expliquer que, vu l'état du corps, il ne faudrait pas la-dessus. Scandale dans le bureau : la famille n'aurait pas réagi autrement si le conseiller funéraire avait dit quelque chose de très grossier sur leur mère.
 
Ils insistèrent tant et si bien que le conseiller prit son parti de fixer rendez-vous avec l'imam. Il comptait sur la sagesse de celui-ci pour faire entendre raison à la famille. Il appela donc l'homme de foi, lui expliqua la situation, et se ramassa la seconde soufflante de la journée. Il était hors de question, lui hurlait le puis de sagesse, qu'un musulman se présente sale devant son Dieu, et c'était bien une idée de mécréant de le suggérer.
 
Le conseiller, qui n'était pas la pour se faire engueuler, laissa tomber. Un jour et une heure furent convenus avec l'imam pour la toilette rituelle, parce qu'après tout, hein, c'était leur problème, merde.
 
Le jour dit, l'imam arriva, ponctuel. Le laboratoire était à sa disposition pour le temps nécessaire, le corps, dans sa housse, pour l'instant fermée, était installé sur la table, et l'odeur était contenue, puisque le corps avait été conservé au froid. Le fumet piquait juste un peu les yeux, c'était tout.
 
L'homme de foi, apaisé, tint tout de même à expliquer, longuement, au conseiller, ce qu'était une toilette rituelle, l'importance qu'elle avait pour les musulmans, que ce n'était pas à un incroyant de juger, que le prophète, dans sa sagesse, leur avait bien expliqué les choses, et ainsi de suite, pendant quasiment un quart d'heure. Puis, magnanime, il dit « Allez. Je pense que vous avez retenu la leçon ».
 
Le conseiller hocha la tête.
 
L'imam entra alors dans le labo et entama une prière.
 
Un collègue du conseiller se tourna alors vers ce dernier, et discrètement lui glissa « Putain, mais comment il t'a saoulé, ce type, moi, à ta place, j'aurai pas accepté ça, je... » il s'interrompit devant le grand sourire que lui lançai son collègue. Ce dernier fixai la porte du labo.
 
Deux minutes plus tard, l'imam ressortit.
 
Le sourire du conseiller s'élargit.
 
Le docteur du Coran marmonna « Le prophète, dans sa grande sagesse, n'a pas pu penser à tout. Il aurait sûrement convenu que, quelquefois, il est raisonnable de s'abstenir ».
 

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