"La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme.

Tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement."

article 11 de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen

Pompe funèbres

 

F Fumée Noire 2profilok-copie-1élicitations à tous les participants à la clôture du jour.

Ma maman, vous ais-je déjà parlé d'elle ? Est une personne vraiment formidable. Elle m'a transmis sa passion de la lecture, tiens, je ne sais pas si c'est génétique. Probablement, plutôt, le fait de grandir entouré de livres. Elle connaît tous les voisins du quartier, et le prénom de tous leurs enfants, voire petits-enfants. Elle rend régulièrement service à une dame âgée, qui compte parmi ses amies, pratique toutes sortes d'activités dans toutes sortes de clubs, et met deux heures à faire un aller-retour à la boulangerie, située à dix minutes à pieds de sa maison, parce qu'elle rencontre toujours deux ou trois personnes en route avec qui elle reste parler.

Bref, elle est sociable, et, il faut le préciser, intelligente. Il faut le préciser parce que, dans mon métier, il y a un point d'achoppement, une incompréhension qui lui imprime un pli soucieux sur le front. Ce sont les réquisitions, et à quelques occasions, elle m'a vu quitter précipitamment un repas de famille, ou abandonner un café à son triste sort sur la table de la cuisine, pour aller en faire une.

Pas toutes les réquisitions, non. Celles ou on va ramasser un corps dans un état de décomposition avancé.

Lorsque je lâche, rapidement « Bah, c'était moche, il était mort depuis six semaines », je m'en mord aussitôt les lèvres, parce que ma maman se trouve en butte avec quelque chose qu'elle est tout simplement incapable de concevoir. « mais, et sa famille, ils se sont bien inquiétés ? » « ses amis, quand même ? » « m'enfin, il y a bien quelqu'un qui s'est étonné de ne plus le voir ! » « et ses voisins ? Le courrier dans la boîte aux lettres, le fait qu'il ne sorte plus ? » et ainsi de suite.

Le fait que des gens, aujourd'hui, en France, puissent vivre une solitude absolue, dans l'indifférence générale, est un concept qu'elle est tout à fait incapable d'appréhender. Rien à faire.

Et moi, je suis embêté, parce que je n'ai pas les réponses. Ou plutôt si, les réponses, elles sont simples : les gens s'en foutent, ils vont militer pour les droits des sans-papiers ou pour le peuple palestinien, mais leur voisin peut bien crever la gueule ouverte, ils s'en cognent. Je suis péremptoire parce qu'en au moins une occasion, j'ai fait une réquisition de ce genre dans l'immeuble de quelqu'un que je connaissais, et aux yeux de qui, d'ailleurs, je représentait pas moins que le diable personnifié, qui militait pour la régularisation des sans papiers, les droits du peuple palestinien, les droits de l'homme, l'interdiction de divers partis politique de droite nationale, et dont la voisine, une inoffensive petite vieille de 80 ans, était morte depuis cinq semaines sans que ça l'inquiète outre mesure.

Mais bref. Je ne suis pas la pour régler des comptes. Ou plutôt si, mais avec le genre humain en général, alors.

Revenons en à nos chers disparus très faisandés.

Quoi, ça vous choque, ''très faisandé'' ? On ne devrait pas plaisanter la dessus ? Peut être. Mais VOUS, vous connaissez tous vos voisins ? Et vous êtes sûr, la, maintenant, tout de suite, que tout le monde va bien ?

Laissez moi vous raconter deux histoires.

La première est courte. On est appelés sur une réquisition. Une dame âgée, qui habite un petit immeuble HLM, est retrouvée morte chez elle vers 21H30 ce soir la par un équipage de police. Le décès remontait à une petite paire d'heures. Il s’était passé ceci : deux voisines avaient remarqué que, à la nuit tombée, il n'y avait pas de lumière dans l'appartement de la dame, mais que ses volets étaient restés ouverts. Or, elles savaient que, si elle avait de la visite, les volets restaient ouverts et la lumière allumée, ou sinon, si elle restait regarder seule la télévision, elle fermait ses volets aussitôt que Claire Chazal avait fini de causer dans le poste. Elles sonnèrent donc chez la dame, et, n'obtenant pas de réponse, chez sa voisine. La voisine et la dame allaient faire leurs courses ensemble, et comme sa camarade n'avait pas dit que son fils viendrait la chercher pour quelque dîner chez lui, comme c'était régulièrement le cas, elle avait déduit que cette dame était chez elle.

C'est ainsi que, moins de deux heurs après son décès, un équipage de police et des pompiers tapaient à sa porte, avant de faire venir un serrurier, tandis que le fils, avisé par téléphone, était en route.

Vous avez une personne âgée près de chez vous ?

Vous connaissez ses habitudes ?

Vous avez un numéro à joindre si il y avait un problème, si vous aviez un doute ?

Si vous avez répondu oui à ces trois questions, vous êtes quelqu'un d’exceptionnel. Si, si. Parce que cette histoire est quasiment le seule du genre que j'ai à raconter. Alors que des cadavres putréfiés, j'en ai ramassé, combien ? Cent ? Cinq cent ? A un moment, j'ai perdu le compte. Et, croyez moi, je suis un petit joueur comparé aux collègues qui ont vécu la fameuse canicule. Eux c'était dix, quinze, parfois même vingt. Par jour.

J'ai une autre histoire, l'antithèse. Accrochez vous, elle est costaud.

Oh, hé, dites donc, il est tard ! Bon, je vais passer quelques pages avec les pseudo journaliste fêlés du Midnight Examiner, alors elle attendra un peu plus tard. Tiens, samedi, ça me semble bien. Oui, samedi, ça sera parfait.



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