"La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme.

Tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement."

article 11 de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen

 

« La mort rattrape ceux qui la fuient »

Horace

 

 

F Fumée Noire 2 liens idées noires TR 150 pix h élicitations à tous les participants à la clôture du jour.

Chère amie,

Te rappelles-tu, il pleuvait sur Brest ce jour-la, puisque c'était le temps ou il pleuvait encore, la terre n'était pas craquelée par la soif, et le gris unique du crachin Breton soulignait l'herméneutique esthétisme des murs lépreux de la rue Jean Jaurès. J'admirai cette beauté à la fois sinistre et froide, ces immeubles sans architecture mais à l'âme évocatrice encore des tourments de la guerre qui avait apporté la destruction dont ils étaient issus, cette ville mélancolique qui semblait tourner le dos au monde pour implorer le Vieil Océan de l'engloutir, tandis que tu pestais, je me rappelle encore ces mots qui franchissaient tes lèvres délicatement ourlées, contre « cette pluie de merde alors que dans le sud il fait toujours beau », qui exprimaient à eux seuls la vacuité de ton système esthétique et ton ignorance du volume des précipitations dans le midi de la France.

Notre relation était fausse, et je n'étais point sans le savoir, même si j'ignorai alors, et encore aujourd'hui, la réciprocité de cette lucidité. Tu jouissait de ma compagnie parce que j'étais décalé, par rapport à tes amis qui appartenaient tous à ton milieu social, et je jouissait de la tienne non pas pour ta conversation ou ton sens inné de l'absurde, mais parce que je ne perdais pas espoir de te sauter.

Pardonnes moi si je fais ici une aparté à l'attention d'éventuelles tierces personnes qui prendraient connaissance de cette missive, mais je sent la curiosité les tirailler : non, je n'ai jamais réussi à coucher avec elle.

Nous descendions donc de concert la rue Jean-Jaurès, lorsque, pour meubler un silence qui semblait s'éterniser, je lançai à tout hasard une conversation sur cet homme que je découvrais avec enthousiasme, Arthur Schopenhauer, à travers cet indispensable opus qu'est « Le monde comme volonté et comme représentation », et par delà l'auteur, sur la philosophie en général.

« Moi aussi j'ai une philosophie ! » rétorquas-tu, à ma grande stupéfaction. Que le grand cric me croque, t'avais-je jusqu'à présent sous-estimée, éprouverais-je une vague forme d'amour qui viendrait se superposer à mon désir frénétique le jour ou j'offenserai ta féminité de mon vit ? (parce qu'à l'époque, je n'avais pas de blogueur pour me dire à moi que non, je ne parviendrai jamais à te baiser).

« Une philosophie ? » m'enquis-je, prudent toutefois, comme le jeune homme émerveillé qui ouvre un livre de Sartre en pensant y trouver un philosophe et qui, déconfit, se retrouve nez à nez avec un con.

« Oui, moi je suis carpe diem, je vis au jour le jour. »

Le masque de la désapprobation que je m’efforçai d'afficher suffirai-t-il à exprimer ma vexation ? Je l'estimai plus diplomatique que l'affirmation prosaïque de ma culture classique, à travers une phrase comme « Merci, je sais ce que ça veut dire ». Mais plus encore, ce qui s'y lisait, c'était la satisfaction : je t'avais bien jugée, finalement, tu étais à la fois belle et bête à manger du foin.

« Carpe diem ? » m'enquis-je. J'avais vu ce petit film misérabiliste et larmoyant qui dispensait un propagande progressiste irrespectueuse tout en faisant croire qu'il promouvait la culture classique. Dans « le cercle des poètes disparus », en effet, n'importe quel abruti pouvait s'exprimer, selon le professeur interprété par Robin William, dans ce noble art de la poétique. Les forums ou les apprentis auteurs nous saoulent de leurs créations mièvres sont certainement une subsistance de cette époque. La seule chose qui m’interpella dans le film, c'était Robin Williams lui-même. J'ai souvenance de m'être fait la réflexion suivante « Ce sacré vieil alcoolique ! Il est mauvais dans tous ses films. Quelle constance. ».

Ce qui m'ennuyait, c'était que les plus jeunes et influençables spectateurs voyaient dans ce film un formidable message d'espoir doublé de l'incitation à la rébellion contre ce monde injuste. Les « capitaine, mon capitaine ! » côtoyaient les « carpe diem », et moi, au milieu, j'avais envie de vomir.

Seule l'envie pressante du coït que je souhaitais satisfaire avec toi m'a empêché de te répondre. Mais aujourd'hui, presque vingt ans après, il est grand temps que tu saches que,bon, il faut arrêter de croire toutes les conneries qu'on te raconte.

Carpe diem n'incite pas du tout à profiter de sa vie dans une folle insouciance. Carpe diem est un fragment d'un vers d'Horace, « Carpe diem quam minimum credula postero » « Cueilles le jour et aies le moins de foi possible en l'avenir ».

Ainsi, carpe diem tout seul, sorti de son contexte, peut se rapprocher de la philosophie hédoniste, qui incite à la jouissance des plaisirs sans se soucier du lendemain, très schématiquement, préciserais-je à l'intention des philosophes qui sont tombés de leur chaise. Tandis qu'Horace était épicurien, c'est à dire qu'il cherchait une satisfaction dans l'instant présent, qui n'était que le vaisseau d'une sagesse dont le but ultime était de transcender la pensé jusqu'à l'ataraxie, suprême tranquillité de l'âme hermétique à tout trouble.

Traduction : le carpe diem du film était un contresens, puisque compris comme une incitation au plaisir sans se soucier des conséquences, donc une apologie de l'insouciance, tandis que le carpe diem original ne pouvait être sorti de la phrase complète, et incitait au contraire à profiter de la tranquillité présente pour de détacher en vue d'un futur trouble.

Voilà pourquoi, pendant des années, des bandes d'illuminés irresponsables ont propagé leur inculture du bonheur béat en citant le summum nihiliste de l’œuvre d'Horace, qu'ils n'avaient pas comprise.

Ca m'a vraiment navré, que tu préfères regarder des films que de lire des livres, et que tu en acquières la prétention d'en extraire une philosophie difforme. Je ne sais pas pourquoi tu as surgi de l'oubli de cette manière inopinée. J'ai dû entendre quelque starlette éphémère ânonner un carpe diem au détour de quelque spectacle télévisuel, et la vision de ton visage si fier de son latinisme contrefait a surgi. Ou, le doute m'assailles, était-ce quelqu'un d'autre ?

Enfin, même si ce qui m’intéressait à l'époque, ce n'était pas ta conversation, j'aurais préféré ce jour là que tu te taises.

 

Malgré cela, la fin du monde n'aura pas lieu le 21 décembre 2012. A mon grand regret. 



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Note : les articles seront désormai publiés avec une régularité admirable n'étant pas sans évoquer l'implacable martèlement d'un métronome, tous les quatre jours à 16 H 00. Laps de temps qui aura l'avantage de sacrifier la productivité à la qualité. Bon en gros, une heure pour écrire l'article, et 95 pour éliminer les coquilles, j'espère que ce sera suffisant.

 

Les textes sont écrits tant bien que mal par Guillaume Bailly.

Les graphismes, illustrations et la déco du blog sont l'oeuvre de Manu Rayot.

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