"La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme.
Tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement."
article 11 de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen
"La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme.
Tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement."
article 11 de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen

élicitations à tous les participants à la clôture du
jour.
Examinons ensemble, si vous le voulez bien, un certificat de décès.
Vous noterez, sur la partie droite du volet détachable situé dans le haut, sous la ligne sur laquelle est portée la mention de l’heure…
… C’est qui qui ronfle ? Si, si, j’entends clairement quelqu’un ronfler. Attendez, les pompes funèbres ne sont pas toujours un métier passionnant. Certes, il y arrive régulièrement des histoires incroyables, improbables, captivantes, mais la plupart du temps, on s’y emmerde comme dans tout emploi de bureau à caractère juridique.
Reprenons.
Sous la mention de l’heure constatée du décès, qui peut être modifiée par un éventuel examen médico-légal, l’on notera une série de sept affirmations jouxtant des cases à cocher indiquant OUI ou NON. Ces cases donnent des indications sanitaires…
J’entends toujours quelqu’un ronfler. En plus, j’en vois plusieurs qui clignent des yeux et dodelinent de la tête, alors que, bon, si toutes mes journées étaient composées d’histoires du type de celles que je vous raconte, vous imaginez un peu ma santé mentale ?
Oui, je sais : déjà que… Mais bon, un truc dingue tous les dix jours, c’est un bon rythme, je trouve.
Bon, allez, faites vous un café serré, une petite pause, ça vous fera du bien.
Ca y est ? Reprenons.
Donc, ces affirmations portent sur : L’éventuelle présence d’un obstacle médico-légal, une mise en bière immédiate, avec deux sous rubrique avec ou sans cercueil hermétique, l’obstacle au don du corps, prélèvement en vue de rechercher la cause du décès, et enfin la présence de prothèse fonctionnant au moyen d’une pile.
Idéalement, toutes les cases NON devraient être cochées. Idéalement, parce que la présence d’un oui engendre des complications plus ou moins avancées. La présence d’une prothèse à piles, par exemple, doit donner lieu à leur enlèvement, attesté par un document signé du médecin ou du thanatopracteur ayant procédé. Oui, les thanatopracteurs font ça, aussi.
Cela étant dit…
Il reste quelqu’un ? Vous vous êtes barrés ? C’est con, c’est là que ça devient intéressant.
Cela étant dit, il arrive que le croque-mort regrette de ne pas avoir un oui dans l’une des cases. ‘’Mise en bière immédiate’’, par exemple, m’aurait parfois arrangé. Parce que la loi est mal foutue.
Imaginons un corps très abîmé. Il a fait beau et chaud, exceptionnellement chaud, et on a retrouvé le défunt par terre, chez lui. Un bref examen conclut, vu l’état du corps, qu’il gisait la depuis trois semaines. Je ne vous ferai pas de descriptif, mais vous imaginez l’amas de chairs noircies et putrides, grouillant de vermine. Affreux.
Le médecin arrive, youkaïdi, youkaïda, remplit son certificat de décès, le laisse sur la table, et rentre chez lui pour s’y préparer une collation roborative. Les pompes funèbres embarquent le corps, et voient débarquer à leur bureau la famille, qui demande à voir son défunt. La, le croque-morts, tout content, explique ‘’Oh ben non, c’est pas possible, parce que, regardez le certificat de décès…’’ et il se tait, soudain devenu pâle. Le toubib a coché NON partout.
Pas d’examen médico-légal, et surtout, pas de mise en bière immédiate. Autrement dit, d’un point de vue juridique, le corps est visible, et si la famille le demande, il faut le lui montrer. On peut refuser, bien sûr, mais si un seul de ses membres s’y connaît un peu en droit, ils reviennent une heure plus tard avec une ordonnance du tribunal.
La loi est simple : si le médecin ayant constaté le décès, ou éventuellement le médecin légiste ayant procédé à l’autopsie, ne déclarent pas explicitement que le corps n’est pas visible, alors le corps est visible. Point. Du moins, c’est un peu plus subtil : si aucune disposition sanitaire n’est prévue, alors aucune raison ne peut justifier que la famille ne puisse pas se recueillir auprès de son proche.
Heureusement, dans quatre vingt dix neuf pour cent des cas, il suffit de dire ‘’il n’est pas visible’’ (ça, on a le droit) pour que le famille laisse tomber. Certains insistent bien un peu, mais lorsqu’on leur explique que même un thanatopracteur ne peut rien faire pour améliorer l’aspect du défunt, ça a tendance à les refroidir. Il faut savoir être dur avec les gens, pour leur éviter des choses plus dures encore.
Pour les un pour cent qui restent, je dois confesser, toute modestie mise à part, que je suis très doué. J’ai un discours extrêmement bien rôdé, qui tourne tout entier autour de la dernière image qu’ils emporteront de leur défunt. Pour les récalcitrants, je pousse jusqu’à leur demander de signer une décharge. J’ai vérifié : j’ai le droit. Mais jusqu’ici, personne ne me l’a jamais signée. Lorsque je me met à taper le document sur mon ordinateur, il y a toujours une petite vois qui me demande « C’est si terrible que ça ? » oui, c’est si terrible que ça. C’est cette image la qui s’imposera à eux lorsqu’ils fermeront les yeux, lorsqu’ils penseront à leur cher disparu, et c’est elle qui finira par se substituer à toutes les autres.
Je n’aime pas décider pour les autres, et si il y a bien une expression que je hais, c’est « c’est pour ton bien ». Même si cela fait partie des rares cas ou je SAIS que c’est vraiment pour leur bien. C’est le meilleur conseil qu’on puisse leur donner. Mais cela ne marche pas à tous les coups.
Merci d’avoir lu cet article jusqu’au bout. Vous avez bien mérité une histoire.
♦♦♦♦
L’homme était mort depuis plusieurs jours, et il était dans un état de décomposition avancé. Pour tout dire, il était épouvantable. Toute sa famille était dans le bureau de réception, avec ma collègue, lorsque celle-ci sortit et vint me trouver « pitié, dis moi que le médecin a ordonné une mise en bière immédiate ». Sur la vaste table ou l’on déposait les dossiers, nous trouvâmes le certificat de décès, ou tout se trouvait coché en NON.
« Ils veulent le voir, ils veulent vraiment le voir, je suis dans la merde » déclara ma collègue, et j’en conçut un grand étonnement : elle avait une grande expérience des pompes, et surtout, surtout, elle avait un sens inné de la psychologie. « ils doivent être cossus », pensais-je, « si même elle n’y arrive pas ». Je lui proposai d’essayer d’aller les convaincre. Si sa douceur ne fonctionnait pas, peut être fallait il faire usage d’un peu de brutalité. Et ça, je savais faire.
Cinq minutes plus tard, j’ étais debout, dans le bureau, face à la famille, le père, la mère, frères, sœurs, beaux-frères et belles-sœurs du défunt, qui tous, malgré mon insistance, voulaient le voir.
Bon, ma collègue et moi, à jouer à gentil croque-morts, méchant croque-morts, avions quand même réussi à instiller le doute.
C’est alors que le Grand Père entra en scène. Assis, jusqu’à présent, sur sa chaise, il n’avait pas dit un mot, image même de la force tranquille. Il se contenta de redresser la tête, ouvrit la bouche pour parler, et le silence se fit. « Je vais y aller pour vous, et je dirai ». Tous opinèrent aussitôt. Le vieil homme se leva, s’appuya sur sa canne, se tourna vers moi, et dit simplement « Conduisez-moi ». Avec ma collègue, nous échangeâmes un regard : on n’avait plus le choix, dirait-on.
En route, j’essayai encore de le dissuader « Il faut que je vous explique ce que vous allez voir… » Il s’arrêta net. Me regarda droit dans les yeux. Souleva sa manche, et, montrant son tatouage, dit simplement « J’étais à Dachau ».
Pas besoin d’en dire plus. J’étais pétrifié : je m’étais entêté, moi, à lui expliquer à lui ce que c’était qu’une vision d’horreur. Honte, opprobre, que le sol s’ouvre sous mes pieds et que j’y disparaisse. Mais lui, très gentiment, faisait un peu de conversation, sur le « métier difficile » qu’on faisait. Essayant de répondre sans trop bafouiller, je m’efforçai surtout de ne pas paraître trop con. Enfin, je veux dire, encore plus que je ne le paraissais déjà… Enfin, bref, vous me comprenez.
Nous continuâmes dans le grand couloir glacé de la partie technique. Un agent de funé, occupé à remplir des papiers, fut surpris de nous voir débarquer. En quelques mots, je lui expliquai la situation. Il essaya de dissuader à son tour, mais, d’un geste, je lui intimai le silence. Inutile d’insister.
Enfin, dans le laboratoire. Nous sortîmes le corps sur un plateau métallique, ouvrîmes la housse, et le corps fut visible.
Le petit vieux eut un mouvement à peine perceptible. Il sembla basculer d’avant en arrière, légèrement, puis se ressaisit, et s’avança tout près du corps. « Pauvre de toi, pauvre de toi », chuchota-t-il, puis, après avoir pris un instant de recueillement, remercia le collègue, se retourna vers moi et annonça « On peut y aller ».
Nous y retournâmes donc.
Tous les regards étaient braqués vers lui lorsqu’il revint dans le bureau. Il prit le temps de s’asseoir, de boire une gorgée de l’eau que je venais de lui apporter, puis simplement, « vous avez bien fait de ne pas venir. Je lui ai dit au revoir pour vous. »
Et l’organisation des obsèques se poursuivit sans autre évènement notable.
♦♦♦♦
Vous aurez noté que le site My Major Company est actuellement en maintenance. Je replace les liens dès que possible.
Si mes histoires vous plaisent, il serait aimable de votre part de soutenir mon envie de les voir un jour publiées dans un vrai livre en vrai papier, la seule forme qui compte vraiment. Pour cela, inscrivez vous comme éditeur sur My Major Company Books, et devenez fan, c'est gratuit. Et parlez-en autour de vous.
L'Ankou mascotte dans l'en tête de l'article est une courtoisie de Rex Buthor.
Les graphismes, illustrations et la déco du blog sont l'oeuvre de Manu Rayot.
Tous droits réservés.