"La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme.

Tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement."

article 11 de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen

 

F Fumée Noire 2profilok-copie-1élicitations à tous participants à la clôture du jour.

Il est parfois compliqué d’être maître de cérémonies. Par exemple, si l'on hait par dessus tout parler en public. Tout est relatif, en même temps. J'ai connu, et même travaillé, avec un homme pour qui une cérémonie consistait à faire asseoir la famille dans une grande salle, au crématorium, lancer un CD, et sortir boire un café et papoter avec les crématistes pendant quarante minutes. Il ne retournait même pas dans la salle à la fin, ni ne venait dire au revoir à la famille. J'ai aussi connu une femme qui travaillait dans les pompes funèbres et avait une trouille maladive des morts. C'est simple, elle ne s'en approchait jamais. Tiens, peut être que les trésors d'intelligence qu'elle déployait pour ce faire feront l'objet d'un article, un jour.

En tout cas, on n'a pas des vies faciles.

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Il avait enfin accédé au Graal. Il était, il le savait, au tournant de sa carrière. La directrice l'avait convoqué, fait asseoir dans son bureau intimidant, lui avait proposé un café, puis le chef du personnel était arrivé à son tour, les deux l'avaient fixés en souriant, avant de se décider à lui annoncer la grande nouvelle.

Il était maître de cérémonies.

Se sentait-il prêt ? Lui avaient ils demandés. Oui, il l'était. Oh que oui !

Le lendemain, lui annoncèrent-ils alors, il devrait rencontrer sa première famille. Avec eux, il mettrait au point les détails de l'hommage qui serait rendu le surlendemain à leur défunt, mettre au point la cérémonie proprement dite, et la mener.

Bien sûr, il ne s'improvisait pas ainsi à ces prestigieuses fonctions. Depuis des mois, il était régulièrement formé avec les autres maîtres de cérémonies aux techniques, à la réception de famille, à la structuration, aux phrases à employer et celles à taire. Depuis tout ce temps, il rongeait son frein, et maintenant, il état seul maître à bord.

Ce serait sa cérémonie.

Le lendemain, il rencontrait la famille. C'étaient des gens sympathiques, qui le prévinrent d'emblée : au vu des nombreux appels qu'ils avaient reçus, il y aurait du monde. Lui les rassura : c'était un professionnel. Avec eux, il mit au point l'hommage avec un luxe de détails inimaginables. Toute l'après midi qui suivit, sur les convois, il pensait à demain, à son grand jour. Le soir, il rédigea, mot à mot, tout son texte. Il l'apprit par cœur, ainsi que tous les textes qui devraient être lus. Jusqu'à une heure avancée de la nuit, il y pensa, et la répéta, la peaufina, le polissage était parfait.

Le matin de la cérémonie, il prit un petit-déjeuner copieux, et se contenta à l'heure de midi d'une salade légère. Pour la quarantième fois, il examina son costume, sa cravate, cira ses chaussures, puis il se dirigea vers le salon, pour la mise en bière. C’était l’heure. La grande heure. SON heure.

Le cercueil était la. Il dirigea les porteurs qui l'installaient dans la salle, leur indiqua ou et comment disposer les fleurs, attendit qu'ils sortent, tandis que l'assistant sono passait ma musique convenue.

L'assistant sonorisation était lui aussi un maître de cérémonies, expérimenté, qui était là pour observer, écouter, et faire le débriefing. Une critique constructive ne nuit jamais.

Le nouveau se tenait légèrement en retrait du micro, attendant que la musique s’arrête. Il observait la foule, assez conséquente, qui pour l'instant fixait le cercueil, mais dans un instant, les paires d'yeux seraient toute braquées sur lui.

Il leur montrerait alors ce que c'est, qu'un maître de cérémonies. Il ferait tellement mieux que tous ses collègues qu'il critiquait abondamment.

En fin, la musique s’arrêta. Il fit un pas pour se placer devant le micro, prit une inspiration, balaya la foule du regard.

Au bout d'un assez long moment, les gens se demandèrent quand est ce que ce type qui les fixait depuis bientôt une minute se déciderait à parler. L’assistant sono lui lançait des regards de plus en plus insistants. « Le plus dur, c'est de dire le premier mot. Après, t'es lancé » lui avait-on dit. Sauf que ce mot, lui, ne sortait pas. Lorsqu'il devint manifeste que ce mot ne sortirait jamais, l'assistant sono fit ce qui devait être fait : il se dirigea vers le pupitre, prit le texte, fit signe à un des porteurs de se mettre au son, poussa son collègue pétrifié sur le côté, et fit la cérémonie.

L'autre resta la, debout, pâle, tout du long, et si sa présence inutile surprenait, les gens finirent par s'habituer à sa présence, et à l'ignorer, comme l'on ne voyait plus, au bout d'un moment, un nain de jardin sur sa pelouse.

Les gens firent le geste d'adieu est sortirent. Lorsque l'ancien se tourna vers son jeune collègue pour savoir si ça irait, il avait disparu. Plus personne dans le milieu des pompes funèbres n’entendit parler de lui.

Certains disent qu'il est quelque part en Scandinavie, devenu bûcheron, d'autres qu'il a rejoint des trafiquants d'armes dans le Sahara. Plus pragmatiquement, d'autres expliquent qu'il est devenu ouvrier agricole, chez un oncle en centre Bretagne. Il a la réputation d'un garçon gentil, travailleur, et d'une humilité exemplaire. Il est connu pour avoir une peur bleue de la mort : sitôt qu'il aperçoit un corbillard, il court se cacher, et pour être peu loquace. C'est un euphémisme.

A ce jour, plus personne n'a entendu le son de sa voix.

 


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