"La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme.
Tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement."
article 11 de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen
"La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme.
Tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement."
article 11 de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen
élicitations à tous les participants à la clôture du jour.
Certaines histoires sont tellement fortes en elle-même qu’on croit qu’elles pourraient se suffire. L’erreur à ne pas commettre est d’en faire trop, par peur de ne pas en faire assez. C’est Punk80S qui le faisait remarquer hier.
Donc, oui, cette histoire partira vendredi chez un éditeur, avec quelques autres parmi mes préférées, l’histoire de Fanch et Ti Jean, celle de ce vieux monsieur au cimetière qui ne comprend pas ou on emmène le cercueil de son épouse, qui se trouve, depuis que j’écris, être ma préférée, allez savoir pourquoi.
A savoir si elle partira sous cette forme (entièrement réécrite, d’ailleurs), c’est une autre paire de manches.
Y’a pas, c’est génial internet.
Les croque-morts avaient un travail simple à faire.
L’équipe était composée de deux porteurs. Pas besoin de plus, dans ces cas la. L’un était célibataire, sans enfants, avait quelque expérience du métier, voilà pourquoi il assumait la tâche de maître de cérémonies. L’autre n’avait devant lui que quelques mois d’expérience, à temps partiel, qui lui suffisaient à boucler son budget en attendant que son entreprise de dressage canin décolle.
Donc, le boulot était simple : mettre T... dans son cercueil, et l'emmener au crématorium. Ses parents et sa sœur seraient certainement la.
T... avait quatre ans.
Ils passaient avec sa famille, son père, sa mère et sa sœur, des vacances en Bretagne, lorsqu’était survenu l’accident : une chute, une fracture ouverte du bras, jusqu’ici, rien que de très banal. Lorsque l’infection avait été diagnostiquée, il était trop tard. T… avait succombé en trois jours.
Le maître de cérémonies était attitré pour ces besognes : seul de l’équipe à ne pas avoir d’enfants, à ne pas pouvoir se projeter dans cette cellule familiale brisée, il n‘en menait toutefois pas large, et gardait un œil attentif sur son collègue, qui lui, avait une petite fille, du même âge que T… Lorsqu’il lui avait expliqué leur tâche, il avait remarqué que le collègue se fermait, et maintenant qu’ils étaient sur la route, il restait taciturne, comme préoccupé.
Ils étaient en avance à la morgue de l'hôpital. Comme d'habitude, la tournée avait commencé par l'équipe de la partie technique, les agents d'amphi, des vétérans qui les avaient gentiment vannés, mais pas trop : l'ambiance était lourde, ils ne n’enviaient pas les Croque-morts pour le sale moment qu'ils allait passer. Ils avaient vérifié la paperasse, bu le café, puis d'un coup, ce fut l'heure.
Dans la petite salle, T… reposait sur une table réfrigérée, un nounours dans ses bras, le visage paisible. Un observateur inattentif aurait pu croire qu’il dormait. A côté de lui, le père, la mère, la petite sœur, qui semblait ne pas comprendre ce qui se passait. Les parents, arboraient un calme surnaturel, des visages qui ne laissaient transparaître ni angoisse, ni douleur.
« Soit le docteur a eu la main lourde sur les calmants, soit ils sont en plein déni » diagnostiqua le maître de cérémonies.
L’équipe se présenta, installa son matériel, puis alla chercher le cercueil. Le moment demeurait crucial : personne ne restait totalement indifférent à la vue de la boîte, à la forme aisément identifiable, et dont la petite taille, adaptée à son jeune occupant, ajoutait encore à l’imagerie déjà pénible.
C’est à ce moment la que le maitre de cérémonies eut la réponse à sa question.
La mère prit la main de l'enfant, et le père, se penchant vers lui, expliqua.
"Tu vois, le monsieur va te mettre dans ton petit château de bois. Puis il va fermer le couvercle. Il va faire noir, mais ne t'inquiète pas, on sera à côté tout le temps, et puis après, les anges vont venir te chercher pour t'emmener dans un endroit merveilleux."
Ils étaient dans le déni total. Leur discours, mélange de vie et de mort, s'adressait à un petit garçon vivant, ce n'était pas celui de parents en deuil. Ils essayaient de se convaincre eux-mêmes.
Un drôle de bruit parvint au maître de cérémonies. Tournant la tête, il vit le porteur, pâle, lutter pour garder le contrôle. Il avait vu les mêmes choses, réfléchi de la même manière, tiré les mêmes conclusions, et maintenant il se projetait dans les parents, devenait eux, n’avait plus aucun recul. D’un instant à l’autre, il pouvait s’effondrer.
Il fallait arrêter ça, avant qu'il ne craque et que cette petite pièce se transforme en grand cirque.
"Tu sors. Tout de suite." Murmuré, mais il avait clairement entendu.
Le maître de cérémonies croisa son regard au moment ou le porteur allait quitter la pièce. Il ne savait pas ce qu’il y trouverait, une surprise blessée, de la colère, mais il ne s’attendait pas à la gratitude qu’il y découvrit. « Me voilà seul », constata-t-il tandis que la porte se refermait.
C’était l’heure de la mise en bière.
La mère, puis le père, vinrent déposer un baiser sur la joue de leur fils. Puis la mère se tourna vers sa fille, et fit d'une voit douce :
« Vas dire au revoir à ton petit frère »
Et la petite s'exécuta. Elle s’approcha du petit lit de mort, déposa un baiser, surprise de la froideur de la joue. Elle se recula ensuite d'un pas, et leva vers les Croque-morts un regard plein de questions.
La partition avançait, le maître de cérémonies s’avança, c’était son solo, joué à contrecœur.
Il prit le petit corps, et le plaçai dans le petit cercueil ouvert. Puis il recula pour leur laisser un instant. C'est le père qui prit le doudou et l'installa dans les bras du petit. Le silence se fit. Il ne fut troublé que par le bruit de la porte, ouverte un instant pour laisser place au porteur. Il sentait la cigarette. Il avait retrouvé son calme. Le chef se relâcha un peu : c’était bien, d’avoir un collègue en appui.
Et, tempus edax, enfui trop vite, le moment fut venu de fermer. Sur un signe convenu, les deux hommes accomplirent leur tâche funèbres : le couvercle fut posé sur le cercueil, les vis de pied et de tête furent alignées, suivies des autres, peu nombreuses sur le petit couvercle, et le porteur s’apprêtait à visser, lorsque le père, surgi à ses côtés, lui prit doucement le tournevis des mains. Des coups d’œil furent échangés. « laisse faire ». Le père vissa, seul, le cercueil de son fils, sous le regard de sa femme et de sa fille,
Presque soudainement, tout fut fini. Les Croque-morts chargeaient le cercueil dans le corbillard, sous le regard de la famille. Le maître de cérémonies l’avait croisé, ce regard. Il y avait lu un début de compréhension, et il priait à présent pour avoir le temps de mettre quelques milliers de kilomètres entre eux et lui avant qu’ils ne soient frappés par l’ampleur de leur drame.
T… fut conduit au crématorium. Quelques heures plus tard, une petite urne était remise à sa famille. C’était fini. Ils avaient été quatre, avec pour seule perspective le bonheur, ils se retrouvaient à trois, avec pour seul but continuer malgré tout, un jour après l’autre.
- J’ai merdé ?
- Non, pourquoi ?
- J’ai dû sortir. Je n’étais pas bien.
- Et alors ? Personne n’ira te reprocher d’être humain.
- Tu fais comment ? Pour oublier ?
- Je n’oublie pas.
- …
- Je me rappelle de lui comme de chacun d’eux. Tu t’en rappelleras aussi. Toute ta vie.